15 mars 2012

Dans la rue... Richelieu, Paris

10 novembre 2011





Si on vivait assez longtemps on ne saurait plus où aller pour se recommencer un bonheur. 
LF Céline

Les fanes du ventilateur ne soulèvent plus la poussière, ni désirs ni fantômes ni peurs. Le temps ne défile pas. Il n’y a pas d’attente. Les heures aussi se sont écroulées. Ce qui lui reste : un casque autour de la tête rempli d’un gaz brumeux. Une tristesse aussi lourde que les confessions sales dont les autres nous décorent parfois en nous demandant de ne le dire à personne. Et des phrases qui passent comme des vagues noires, huileuses. Une succession de gigantesques marées qui n’en finissent pas de la submerger.

Son médecin – un acupuncteur immigrant de seconde génération dont le nom, asiatique, est un label d’authenticité assurant une connaissance intuitive de l’énergie du Qi – appelle ça la phase de concession. Et c’est vrai, même si elle n’entend pas ce mot, «concession», de la bonne façon, bonne au sens où tous les maîtres qui parlent dans les livres qu’elle accumule en pile à la tête de son lit définissent ce qu’est une bonne pensée, c’est-à-dire une pensée qui n’agresse pas, ne culpabilise pas, ne recouvre pas le monde de gris, n’est pas misanthrope, célèbre les expériences heureuses, parce qu’elles font du bien, les douloureuses parce qu’elles apprennent à vivre.

C’est vrai qu’elle est en phase de concession, oui, elle se dédit.

Il lui parle aussi de vent faible dans ses organes. Elle imagine des éoliennes statiques dans ses poumons, dans son cœur, dans son foie, dans sa rate, dans ses reins. Des éoliennes un peu rouillées par l’embrun, qui redémarrent quand-même chaque fois que l’acupuncteur réenclenche son souffle interne. Alors elle sent, que peut-être, dans le bruit sourd de la mécanique en branle, qui la fait tousser comme un reste de grippe, elle pourrait continuer, planter un autre avorton de bonheur, parce que, quand-même, se dire qu’on serait venu là pour rien du tout.

Mais les livres à terre sont faits pour les ratés, les malchanceux, qui n’arrivent pas à suivre le programme d’une vie à deux, et tiennent grâce à des paroles en l’air. Les pales du ventilateur ne remuent rien, les éoliennes sont en grève. Elle pense à tous ces gens connus juste en surface, ces choses dérisoires, éphémères, ces lieux qui ne réveillent plus rien qu’un sentiment d’étrangeté, elle se dit qu’elle n’a peut-être plus la force, pour aller plus loin, elle, toute seule. Juste pour du vent.


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