20 déc. 2011

Dans la rue... Jean-Baptiste Dumay, Paris

17 novembre 2011

Surveiller. Veiller trop, avec excès, et avec autorité. Dans les journaux, sur les forums. Puis, sur place, auprès des journalistes, des employés d'hôtel. Surveiller le visage d'un autre fan, à l'affut d'une expression qui révèle la potentialité d'une rencontre avec la star. Suivre celui qui, soudainement, devient serein, en retrait déjà, sourit maladroitement, essayant de garder la nouvelle pour lui en s'extrayant de la masse, reculant doucement, et bondissant dans sa voiture, oui, pour être le premier sur les lieux, mais pas le seul, parce que ça n'aurait plus d'intérêt, et que nous fonctionnons comme les rouages d'une grosse machine ; interdépendants. Le quotidien consistait à veiller et attendre, puis bondir, juste au bon moment, dans cette vie qui seule en valait la peine, et elle seule existait.

L'espoir de... le voir chanter... être du bon côté, dans la bonne rue, la bonne voiture pour l'intercepter avant qu'il arrive dans le bon hôtel... l'apercevoir derrière la fenêtre de l'hôtel, derrière la vitre de sa voiture quittant l'hôtel au matin... l'entendre prononcer notre nom après des heures, compressés, furieux de défendre notre place, trempés, dans la file d'attente d'une séance de signatures... de l'entendre pour de vrai, avec sa vraie voix, celle qu'il n'avait peut-être révélée qu'à un amour de jeunesse, depuis longtemps parti, lassé des exubérances, incohérences, caprices, infirmités de la star - mais s'en rappelait-il encore, lui, de cette voix? L'entendre et le toucher, effleurer un bout de sa manche, s'approcher toujours plus prêt, entrer chez lui, essayer ses costumes, pouvoir l'appeler, n'en révéler que des bribes aux autres, rester un élément de la machine.

Demeurer dans ses coulisses. Devenir ses coulisses, s'y fondre. Tout savoir, tout compiler, gérer les assauts des pulsions, retenir, défendre, le rassurer contre les voix qui tonnent, la presse people, le père, les anciens amis, filtrer ses souvenirs pour qu'il n'en prenne pas plus qu'il n'en supporte, avoir l'impression que c'est un peu de nous qu'ils parlent quand ils parlent de lui. Et puis mourir avec lui.

Ce jour-là, tout le monde avant moi avait lu les journaux. On m'a appelé. On est venu sonner à ma porte. On voulait des entrevues pour la presse people. Ils disaient qu'il était malade. Ils disaient qu'il était malade. Ils disaient qu'il était malade. Puis ils n'ont plus dit ça.

J'ai bondi dans ma voiture; j'ai espéré avoir pris la bonne décision, la bonne direction, la bonne route. Devant le cimetière de Forrest Lawn, à Los Angeles, les autres m'attendaient. Les médias entassés autour de nous étaient secs d'infos comme le désert qui commençait presque à nos pas... Pendant la cérémonie d'adieu, au Stapple Center, à quelques mètres d'une famille contre laquelle on l'avait protégé, d'amis infidèles, on s'est sentis presque apaisés, parce qu'à nouveau convaincus de faire partie du rouage de cette grande machine qu'on prenait pour une famille. Puis ils sont montés sur la scène, et nous nous sommes répandus sur le sol en faisant le bruit triste et long, très long, de centaines de petites billes de plomb qui tombent et roulent de manière hérétique.

2 commentaires:

  1. ah non mais là imposs de ne pas mettre du son !

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  2. ou bien, justement, puisque tout le monde l'entend déjà...

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