- cours de yoga - acheter fromage/vin pour vendredi
- dernier Woody Allen (Quartier latin 19h30 ts les jours) - faire lessives/draps - faire impôts - rendez-vous garagiste
- rendez-vous dentiste
- appeler maman - payer loyer/éléctricité/téléphone - démissionner
- sauvegarder ordi sur disque dur externe - ramener livres à la bibliothèque
- déposer les affaires de Marie chez sa mère - payer électricité/loyer/téléphone
- vendre la machine à pain sur Craiglist - arroser plantes de David
- annuler rdv chez le psy
[Je préférais ne prendre rien à prendre une chose imparfaite.
Louis Aragon]
[Elles attendent le Prince Charmant, ce concept publicitaire débile qui fabrique des futures vieilles filles, des aigries en quête d'absolu, alors que seul un homme imparfait peut les rendre heureuses.
Frédéric Beigbeder]
- Moi, j'veux un homme parfait.
J'ai lâché ça comme une cuillère dans un bol de soupe chaude, coupant net la conversation onomatopathétique de Mathilde avec son téléphone, ou plutôt avec le mec du moment qui, rendons-lui au moins ça, a la capacité de taper avec précision et sans fautes d'orthographe une suite de lettres («loooool» ou encore «ouuinnnn») sur un clavier minuscule.
- Mettons que ça existe, que t'en aies un qui débarque là dans la cour, qu'est-ce que tu ferais de lui? Tu le reconnaitrais comment?
- Je sais pas, il serait... peut-être... au-dessus.
- Au-dessus de quoi? Du portail? Dans une tunique d'ange, avec une aura de lumière autour de lui, ah ah?
Je répète simplement «au-dessus» en retombant sur le dossier de ma chaise, et je pense à l'hexagramme chinois de la contemplation - le Kouan -, à la manière dont j'avais été impressionnée en trouvant dans mes présages cette carte qui parle de la puissance du souverain quand il est en haut de sa tour, à part, mais au courant de tout, et regardé par tous.
- Peut-être qu'il parlerait juste quand il faut, tu comprends?
- Nan, nan, j'essaie, mais je te comprends pas. T'as toujours ton jeu de tarot?
- Tu vas pas recommencer? Franchement....
Bon. Disons qu'il pourrait y avoir des catégories socioprofessionnelles d'homme parfait. Le psychanalyste. L'écrivain. Le professeur de Kung Fu. Mais attention aux faux amis, comme l'avocat et le médecin.
- Ah ouais, qu'elle hurle depuis la cuisine, je comprends. En fait, tu veux un mec qui aies les couilles de te coller contre un mur pour te baiser. Mais t'es tellement coincée que tu veux qu'il te baise juste avec des mots.
Je tourne la tête vers le jardin des voisins, pour échanger un petit sourire d'excuses avec Nicolas, propriétaire, marié, un enfant, le second dans l'année, attaché à la cuisson de la viande sur son barbecue.
- ....
- Tiens, prends trois cartes.
- Tu m'emmerdes avec ta magie.
Et pendant que je dépose sur la table, à visage découvert, les pans enfouis de ma psyche, elle glousse et se tape les mains en répétant «c'est pas croyable!».
- C'est pas croyable!
- Bon, t'as trouvé où il se cache mon putain d'homme parfait?
- Tiens, le chariot, tu vois, c'est la carte de la royauté...
Je pense .... à la carte du Kouan qui parlait de la puissance du souverain quand il est en haut de sa tour....
- Elle symbolise la maitrise des émotions et des instincts. Ensuite, le 8, c'est la perfection féminine... À un visage de poupée de porcelaine, dont les grands cils s'ouvrent et se ferment docilement quand on incline sa tête.
- Et la carte de la Lune, c'est le côté obscur de l'inconscient, les obsessions... À un masque figé, impénétrable...
- La personne qui tire la carte de la lune ne peut rien construire de solide, elle est plongée dans la projection de son imaginaire. À quelque chose d'invulnérable.
Elle porte des chaussures roses, surmontées d'un noeud bleu, dont le claquement qu'elles provoquent chaque fois qu'elles cognent le sol devraient conférer à l'ensemble une allure féminine.
*****
Elle ne prend plus de café - même pas le matin-, et se sent beaucoup mieux. Mais elle n'a pas trouvé encore la boisson chaude, stimulante, qui ait pu remplacer, en offrant autant de plaisir, ce préambule matinal. Alors elle le saute.
*****
Quand elle mange, elle engouffre parfois toute son assiette en deux bouchées, et continue de racler de la fourchette les quelques traces de sauces restant parce que son cerveau, dupé par la rapidité de la manoeuvre, n'a pas encore pu lui envoyer un message de satiété.
*****
À la maison, elle ne triture pas ses lèvres en parlant comme elle le fait à l'extérieur.
*****
Elle raconte des choses qui ne l'intéressent pas mais qu'il écoute en attendant son tour, comme si c'était un mal nécessaire. Quand elle ne finit pas ses phrases, il se sent escroqué, parce qu'il reste là, pendu à une suite de mots qui n'arrivent pas, alors qu'il aurait pu très bien consacrer ces quelques secondes à quelque chose de plus intéressant.
*****
Quand on sonne à la porte, elle se regarde dans la glace et se recoiffe avant d'ouvrir. Parfois, elle lui dit «Ouvre, toi. Je peux pas me montrer aux autres dans cette tenue-là». Alors lui, il est quoi, hein, s'il n'est pas les autres? La prolongation de son corps à elle? Un objet inanimé? Elle dit: toi, c'est pas pareil, toi je t'aime.
*****
Parce que l'histoire s'écrit tous les jours sans qu'on y prête attention, il ne faut pas négliger les menus détails du quotidien.
Je dévisage Lublo pendant qu’il n’a d’yeux que pour son entrecôte-frites. Je ne lui ai jamais dit à quel point il me fait penser à mon père. La plupart du temps, dès que cette impression m’effleure, je la renfonce bien au fond de l’estomac et j’avale une bonne gorgée de vin.
- T’as pas l’impression qu’on s’écoute plus, Pablo ?
- Hello, moi c’est Lublo. Pablo, c’était ton père. Merci de la comparaison !
Au lieu de découper ma viande, je décortique des morceaux de mon père dans l’image de Lublo. Il sent que l’humeur est électrique, fait tout ce qu’il peut pour ne pas rencontrer mon regard-scalpel et raconte des anecdotes qui m’auraient fait bâiller si je ne mourais pas d’envie de lui faire une scène. Une scène à cause de ce blablabla craintif, justement. Une scène à cause de ce corps fluet qui me rappelle celui que ma mère n’a osé quitter qu’au bout de vingt longues années, vieillie avant l’âge de n’avoir jamais pu être quelqu’un d’autre pour son époux qu’une mère. Une scène à cause de ses cheveux trop blonds et trop fins pour que nos futurs enfants aient une chance de ne pas me ressembler. Une scène, fantastique, désespérée, à cause de ce silence qui va le tuer, comme mon père, l’étouffer dans cette bile qu’il refuse de reconnaître en lui, à cause de cette carapace qu’il brandit comme une armure alors que c’est un tombeau.
- Qu’est-ce que tu dirais si j’étais enceinte ?
Lublo est un peu méfiant, très silencieux. Il doit croire que j’ai la mauvaise foi des mauvais jours, et slalome autour de mes questions tendues, béantes, comme des pièges.
- T’en aurais rien à foutre, hein!
- Oui, oui, bien sûr, j’en aurais rien à foutre, c’est ça.
- Avant, t’aurais sûrement pas réagi comme ça.
Lublo découpe son entrecôte, en attrape un bon gros morceau avec sa fourchette, pique quelques frites par-dessus, trempe l’ensemble dans la mayonnaise et descend le visage à hauteur des verres en ouvrant grand la bouche pour y enfourner sa livraison spéciale.
Ce mec à qui l’on propose un billet gratuit pour le prochain train vers Berlin, alors qu’il vient juste d'appeler sa mère pour lui dire, après trois ans de fuite silencieuse autour du monde, qu'il rentre pour de bon.
Cette fille en talons hauts qui pousse les passants, et se plaque les bras grands ouverts, avec un rire hystérique, sur la vitrine d’une bijouterie comme si elle pouvait la prendre dans ses bras.
Cet homme qui ramasse quelque chose par terre, se retourne, et court après la jeune femme qu'il vient de croiser pour lui demander si c'est son nom, en lui montrant, à l'intérieur de l'alliance qu'il a trouvée sur le sol, un nom gravé.
On voudrait que ces incidents provoquent une fissure dans la vie des protagonistes, une fissure qui donne un sens définitif à l'enchaînement de fragments qui forment une vie. Alors que, la plupart du temps, ces moments magiques ne sont que des arnaques.
Andrea, ma colocataire, ne s’intéresse pas à moi. Ça ne m’empêche pas de me précipiter chaque matin dans la cuisine aux premiers sifflements de la cafetière pour cueillir sur son visage cet instant pendant lequel, je le jurerais, elle est totalement elle-même.
Elle ne danse pas, ne sourit pas, n’a rien à dire. Elle n’a pas l’air fatiguée. Ni plus vieille, ni plus triste que lorsque je la croise plus tard. Elle a l’air… passée. Un film en noir et blanc, que José, son copain, se chargera de colorer quand il arrivera. Elle sort la confiture, qu’elle verse dans un petit ramequin avant de le déposer sur la table, ses gestes sont automatiques, son regard lasse me fait l’effet d’une gorgée de rhum, et je me répéte en boucle jusqu’à ce que la phrase, je l’espère, soit expulsée d’elle-même un jour à force de tournoyer en moi, que ses lèvres doivent avoir la même fraîcheur que cette confiture dégoulinant sur mes doigts.
Elle n’est pas maquillée, elle n’est pas parfumée, elle a la peau grise, elle n’est pas drôle, elle n’essaie pas de l’être, n’a pas de conversation, ses gestes sont sans affèterie, nus, secs, je me sens de plus en plus plus proche d’elle, jusqu’à ce que le claquement de la porte annonce l’arrivée de José. Tape sur l’épaule, bousculade. Il m’ébouriffe les cheveux, « Ah, toi », qu’il rigole tout simplement, puis il va s’asseoir en glissant une main sur les fesses d’Andréa qui finit par sourire aussi.