13 août 2013

Dans l'avenue... Casgrain, Montréal

3 octobre 2012

Elle signe le registre des départs, lève un œil morne sur la salle d'attente qui ne désemplit jamais. Au vestiaire, elle dépose, sur l'étagère supérieure de son casier, son badge et les tennis blanches qu'elle réserve pour le travail, accroche sa blouse au cintre, frotte ses pieds glacés avant d'enfiler ses sandales. Vérifie de tête qu'elle n'a rien oublié au moment du changement de shift. Les clients dans le couloir. Quelques gouttes de Purell dans ses mains bleutées. Dedans, elle a froid. Dehors, sa peau devient immédiatement humide et collante. Il est 15 heures. Elle fait signe au bus de s'arrêter. La porte coulisse, balance sur la rue une brassée d'haleines fétides. Elle demande pardon aux passagers entassés derrière la porte, leur adresse un sourire maladroit. Rentre dans les genoux des passagers assis. Impose son épaule moite à l'épaule voisine.

7 août 2013

Dans la rue... Ontario, Montréal



3 novembre 2012

Salut tout le monde,

Voilà, je vous écrit, ça va mal, j'ai un grave grave probleme avec les stilnox. J'en ai pris pendant un an, et là, j'ai arrêté. J'ai arrêté fin juin, et je suis tout le temps fatigué, j'ai souvent mal à la tête et j'ai des pertes de mémoire, quand on me parle trop vite, ça fait un son aigu, je comprends plus ce qu'on me dit, je stresse pour rien, je suis dans une bulle, on dirait que je suis né en août, j'ai un mal fou a être lucide, j'ai l'impression d'être assis au fond d'une piscine, je n'entends plus les gens qui parlent, j'entends vvvvvoooouuuuuhhhh, comme dans le fond de la piscine, j'ai moins d'angoisse mais je déprime plus vite, j'ai moins d'angoisse parce que je ne me souviens plus de rien, mes angoisses se sont effacées.

En fait, je souffre énormément, j'ai 33 ans, je suis un homme, je ne travaille plus... quand je parle, avec des gens, je cherche mes mots, je remplace le mot qui me manque par un autre qui lui ressemble phonétiquement. Par exemple, je dis que je suis allé à la cyprine, c'est vraiment con. J'ai une tension nerveuse continue dans les muscles, avec des picotements sur la peau. Tout a l'air terne. Je vis un cauchemar. En fait, je suis à bout. Je n'ai plus d'argent, je passe des journées sans parler. Je ne sais plus quoi faire, aidez-moi.

15 mai 2013

Dans la rue Brébeuf... Montréal

14 octobre 2012
Ils ne mettront pas sagement les pièces qu'on leur a données dans une petite chaussette en prévision des jours plus durs, ou du projet d'une vie. Ils feront comme nous, ils achèteront une lampe de chevet, un drap, une tarte aux framboises, poseront une nouvelle couche de peinture sur les murs, pour supporter la routine. L'argent n'y changera rien. Il n'y en aura jamais assez, jamais assez, jamais assez. Il n'y a pourtant pas grand chose à posséder mais assez pour passer une vie à attendre l'objet suivant. Ils ne se battront pas pour que ça change. Les conditions de la vie quotidienne continueront de s'améliorer de détail en détail sans rupture radicale. Mais à la fin, ils seront déçus.

Ils se nourriront d'une utopie qui ne sert qu'à maintenir les êtres en mouvement, et les aide à supporter le riz, les haricots, la peur. Ils évoqueront un pays chimérique qu'ils ne peuvent même pas imaginer en vrai, parce que d'ici, on n'arrive pas à sortir, même pas en imagination, malgré les images de la télévision qu'on colle sur nos frustrations.

Leur bonheur sera compromis. Il tient pourtant à peu de choses. Mais ils ne sauront plus le nommer. Ce qu'ils chercheront, ce n'est pas le bonheur, c'est l'assurance. Ils feront tout pour ne rien perdre. Rien et surtout pas les illusions qui permettent de supporter cette maison, ces joumées, ces discussions, ces amis. Il faudra que ça change. Ça ne changera pas.

Que restera-t-il à la fin? Les matins auront été semblables aux précédents. Le même vide, le même manque de quelque chose ou de quelqu'un qu'on voudrait toucher, et prendre dans ses bras, et aimer, et qui est là mais ne suffit pas. Il y aura eu le plaisir de l'eau chaude sur la peau, d'une serviette épaisse et parfumée, de manger sans limites, d'hésiter devant une armoire gorgée de vêtements presque neufs. Mais que restera-t-il au fond?

Ready To Lose by The Knife on Grooveshark

13 mai 2013

Dans la rue... Alma, Montréal

31 janvier 2013

Le voisin du troisième est un connard. Le suicide avant 50 ans ça n'en vaut pas la peine. C'est un geste courageux. Je prépare le souper d'accord? Je préfèrerai qu'on aille manger dehors. Tu n'en fais toujours qu'à ta tête. Julie a encore pris du poids. Demain je l'appelle. Je ne sais jamais quoi lui dire. Au moins, ça se tasse un peu. La glace est propre. Je me prendrais bien un bain. Tu les entends? C'est bruyant de jour comme de nuit. Ils sont venus l'écouter parler. Je ne pense pas qu'il puisse gagner. Il lui a acheté un beau bouquet de roses. C'est pas tous les jours que ça arrive. J'aurais dû y penser avant. Mais qu'est-ce que tu veux, c'est toujours ce qu'on se dit.  C'est pas demain la veille. Nan mais il va pas se taire cet imbécile? C'est pas la moitié d'un con. Pourquoi tu dis ça? Chacun va avoir son opinion sur la question. J'espère qu'ils vont bientôt arriver. Ça va. Et toi, ça va? Oui, ça va. Il fait beau dehors. Il était temps. Tu devrais emporter une veste. J'aime les valises légères. Ça va mal dans le monde. Ça va mal. Ils l'ont laissée se délabrer sans rien faire. Je lui ai dit que ce n'était pas sérieux. Parfois, je la trouve assez bizarre. J'ai fait un rêve bizarre. Je ne vais pas réussir à dormir. Tu devrais commencer par te calmer. J'aurais besoin d'un coup de main. Ça fait du bien de s'assoir.  Ça passe à une vitesse.

Feels Like We Only Go Backwards by Tame Impala on Grooveshark

25 avr. 2013

Dans la rue... Esplanade, Montréal

19 octobre 2011

Les rangées qui se remplissent par les extrémités. L'odeur insistante de beurre du pop corn. Un générique sans musique, rien, qu'un fond noir et des lettres blanches. Le malaise des gorges qui raclent le silence. Le lissé des phrases d'Haneke. La beauté de leur amour. Les gens qui rient quand ce n'est pas drôle. Les gens qui continuent de vider leur sac, et ça fait gritchi-gritchi, la main qui reprend une poignée de maïs, et scrouac-scrouac-scrouac, sous la dent. Les sièges qui claquent et se vident au fil des minutes. Les phrases du quotidien qui m'émeuvent.

«- Je n'ai pas envie d'aller à cet enterrement.
- Personne n'en a envie.
- Si, Sylvie, pour montrer sa nouvelle robe. Pourquoi les gens viennent-ils aux enterrements?
- J'aimerais bien savoir ce que tu dirais s'il n'y avait personne au tien.
- Probablement rien.»

Le mec à côté de moi qui texte ses amis. Et regarde l'heure toutes les 30 secondes. «Tu es un monstre, mais tu es gentil», dit par elle en lui servant un oeuf pour le petit-déjeuner. Le mec à côté de moi tape du pied et souffle fort comme si on allait finir par changer le film juste pour lui. La force de leur amour. Sa dévotion. Et, encore plus que sa dévotion, l'admiration intacte qu'il lui voue, alors que les autres regards sont ennemis parce qu'apitoyés. La question inévitable: le ferait-il pour moi? le ferais-je pour lui? Les échanges sont réduits à des sons et des gestes, et je ne m'en rends pas compte.

Je pleure déjà depuis 30 minutes. Les gens qui m'accompagnent se lèvent et sortent. Je résiste et reste assise jusqu'à la dernière seconde du générique de fin. Je n'ai pas envie d'aller manger un hamburger en décortiquant gauchement le film. Dire j'ai aimé, j'ai pas aimé, elle joue bien, ah c'était long. J'ai envie d'allumer mon ipod et de prendre le bus, et de m'asseoir dos à la route pour regarder la rue s'échapper derrière moi comme si c'était mon passé (ça l'est en fait). Je me sens impolie. Je me frappe un peu. C'est mal, je me dis. On te rappellera plus. Tu ne suis pas le protocole social, tu ne sais pas faire comme tout le monde, tu ne peux même pas partager ton opinion autour d'un verre en sortant d'un film. Je me dis aussi: tu ne sais pas être légère, tu ne sais pas être drôle, tu vois toujours les choses en gris, tu es d'une très mauvaise compagnie, tu râles «il pleut encore, il neige encore, j'en ai marre de cette ville», tu dis qu'à Montréal il n'y a pas d'horizon. Et quand on sort de la ville, après des heures de banlieue, on tombe dans la forêt et on ne voit pas plus loin.
 Je me dis que je devrais sourire et faire des blagues, que je ne pense qu'à moi, mais je prends le bus toute seule. Et je suis tellement bien toute seule dans ce bus que la culpabilité glisse et je décide de prendre des sushis et de rentrer directement à la maison, m'asseoir à la table de la cuisine, allumer la radio et commencer le roman que je viens d'acheter. 
Je baigne dans le bonheur.

D 899 Op. 90, Impromptu No. 1 in C minor - Allegro molto moderato by Franz Schubert on Grooveshark

22 avr. 2013

Dans la rue... Esplanade, Montréal

10 juin 2012

J’aime pas…
1. La juxtaposition du vert et du rouge 2. Le petit salé aux lentilles 3. Le mot « croûte » et ses dérivés (casse-croûte, choucroute...)  4. L’odeur des autres dans leur chambre 5. La frustration 6. L’autorité avec laquelle le médecin nous demande de nous asseoir 7. Les romans de Sartre 8. Le gras de la côte d’agneau 9. La lumière artificielle des musées 10. La présence silencieuse de l'autre 

J'aime... 1. Les lampions chinois jaunis par les années 2. Le bruit sourd de la circulation routière à travers la fenêtre  3. Les collections 4. Qu'on trouve des ressemblances avec Sophie Calle 5. Les parapluies qui se retournent les jours de tempête.

J'aime pas... 11. Se réveiller et se rappeler que ce n'était pas un mauvais rêve 12. Ceux qui n’aiment pas les gens en retard 13. Me battre pour une idée fixe 14. Les bruits de mastication et de déglutition 15. La mort d’une plante d’appartement 16.Une lunette de toilettes encore tiède 17. Le 17e arrondissement de Paris 18. Les aéroports 19. Philippe Sollers  20. Avoir le bas du pantalon mouillé 

J'aime... 6. L’odeur du pain 7. Les mots étrangers qu'une autre langue absorbe et prononce avec son propre accent («a wendez-fou » 8 Le rire des Japonaises 9. Le minute d'après la fin d'un grand nettoyage 10. L'odeur de la peau au soleil 

J'aime pas... 21. La démission  22. Le plat no 31 des restaurants chinois 23. Les cancers 24. Les chaussures à semelle compensée 25. La culpabilité qui nous étreint parfois quand on dit merci 26. Les –ismes 27. Les choses faussement sérieuses, comme un diplôme ou un objet de valeur 28. Michel Sardou 29. Le bruit des tasses en grès qu'on racle 30. Le vent

J'aime... 11. Amour d'Haneke 12. Les voyages en train 13. Prendre un bain 14. Le rhum El Dorado 15. Les moments d'espoir dans Voyage au bout de la nuit

J'aime pas... 31. Les porte-manteaux 32. L’humiliation et la honte 33. Acquiescer par paresse ou par influence 33. Les journées pleines de micro-événements emboités les uns dans les autres 34. Le contact des vêtements cheap  35. Partager son lit avec un inconnu. 36. Les rêves qu'on ne peut pas analyser. 37. Les photos de coucher de soleil 38. Les rouleaux de papier-toilettes vides. 39. Les arrière-pensées des autres 40. Les gens qui ne tiennent pas la porte au suivant 

J'aime... 16. Les rideaux en velours rouge 17. Les îles 18. Dessiner des visages 19. Les chansons tristes 20. La coexistence d'émotions paradoxales 

J'aime pas... 41. Les maisons trop bien rangées 42. Les aménagements statiques 43. N'avoir plus rien à dire 44. Avoir le ventre qui gargouille 45. Attendre. 46. Les récits de vie qui commencent par «j'ai toujours été» ou «Enfant déjà, mes parents trouvaient que»  47. La psycho-pop 48.  Les grésillements de la radio en voiture 49.  Les paysages sans horizon 50. La cannelle

J'aime... 21. L'illusion d'être relié à quelqu'un, inconditionnellement 22. Les sièges de voiture chauffants 23. Le reflet de ses yeux dans la lumière du printemps 24. Les hamburgers 25. Les histoires.

J'aime pas... 51. L'impression que le meilleur est derrière soi

25 mars 2013

Dans la rue... boyer, Montréal

9 octobre 2012


Les murs blancs, les rideaux bleu-nuit, parfois fleuris. Le téléphone gris et anguleux. Le 9 pour en sortir. Le taquet de la porte. Le loquet intérieur. Le néon tremblotant. La télé encastrée dans l'armoire en mélanine. Le fridge qui ronronne. Les serviettes minces pliées et rangées par taille sur l'étagère. Les deux verres emballés dans un sac de papier estampé «matériel aseptisé/sparkling clean» et retournés à côté des serviettes. Le savon dans son plastique, l'échantillon de shampoing. Les deux sièges mis côte à côte, et non face à face, séparés d'un guéridon censé accueillir des lunettes de lecture repliées sur elles-mêmes. Le sac transparent de la poubelle encore vide. Les chiffres rouges du réveil qui est resté à l'heure d'hiver. Les draps blancs et rêches comme des draps d'hôpitaux. La chaleur sèche des radiateurs. Les trois tiroirs de la commode que je n'ai pas encore ouverts. L'impression d'être ailleurs, parce que nulle part. Le bruit des voitures qui se garent et des portes qui claquent. La chambre côté rue, pas côté mer. L'aventure du neutre, pas les kilomètres de bitume avalés dans le confort personnalisé d'un van.