14 juin 2012

Dans la rue... Henri Julien, Montréal

13 mai 2012



Je dévisage Lublo pendant qu’il n’a d’yeux que pour son entrecôte-frites. Je ne lui ai jamais dit à quel point il me fait penser à mon père. La plupart du temps, dès que cette impression m’effleure, je la renfonce bien au fond de l’estomac et j’avale une bonne gorgée de vin.

- T’as pas l’impression qu’on s’écoute plus, Pablo ?
- Hello, moi c’est Lublo. Pablo, c’était ton père. Merci de la comparaison !

Au lieu de découper ma viande, je décortique des morceaux de mon père dans l’image de Lublo. Il sent que l’humeur est électrique, fait tout ce qu’il peut pour ne pas rencontrer mon regard-scalpel et raconte des anecdotes qui m’auraient fait bâiller si je ne mourais pas d’envie de lui faire une scène. Une scène à cause de ce blablabla craintif, justement. Une scène à cause de ce corps fluet qui me rappelle celui que ma mère n’a osé quitter qu’au bout de vingt longues années, vieillie avant l’âge de n’avoir jamais pu être quelqu’un d’autre pour son époux qu’une mère. Une scène à cause de ses cheveux trop blonds et trop fins pour que nos futurs enfants aient une chance de ne pas me ressembler. Une scène, fantastique, désespérée, à cause de ce silence qui va le tuer, comme mon père, l’étouffer dans cette bile qu’il refuse de reconnaître en lui, à cause de cette carapace qu’il brandit comme une armure alors que c’est un tombeau.

- Qu’est-ce que tu dirais si j’étais enceinte ?

Lublo est un peu méfiant, très silencieux. Il doit croire que j’ai la mauvaise foi des mauvais jours, et slalome autour de mes questions tendues, béantes, comme des pièges. 

- T’en aurais rien à foutre, hein!
- Oui, oui, bien sûr, j’en aurais rien à foutre, c’est ça.
- Avant, t’aurais sûrement pas réagi comme ça.

Lublo découpe son entrecôte, en attrape un bon gros morceau avec sa fourchette, pique quelques frites par-dessus, trempe l’ensemble dans la mayonnaise et descend le visage à hauteur des verres en ouvrant grand la bouche pour y enfourner sa livraison spéciale.

- Avant quoi ?

30 mai 2012

Dans la rue... Beaubien, Montréal

18 avril 2012



Ce mec à qui l’on propose un billet gratuit pour le prochain train vers Berlin, alors qu’il vient juste d'appeler sa mère pour lui dire, après trois ans de fuite silencieuse autour du monde, qu'il rentre pour de bon.

Cette fille en talons hauts qui pousse les passants, et se plaque les bras grands ouverts, avec un rire hystérique, sur la vitrine d’une bijouterie comme si elle pouvait la prendre dans ses bras.

Cet homme qui ramasse quelque chose par terre, se retourne, et court après la jeune femme qu'il vient de croiser pour lui demander si c'est son nom, en lui montrant, à l'intérieur de l'alliance qu'il a trouvée sur le sol, un nom gravé.

On voudrait que ces incidents provoquent une fissure dans la vie des protagonistes, une fissure qui donne un sens définitif à l'enchaînement de fragments qui forment une vie. Alors que, la plupart du temps, ces moments magiques ne sont que des arnaques. 

8 mai 2012

Dans la rue... St-Denis, Montréal

19 avril 2012




Andrea, ma colocataire, ne s’intéresse pas à moi. Ça ne m’empêche pas de me précipiter chaque matin dans la cuisine aux premiers sifflements de la cafetière pour cueillir sur son visage cet instant pendant lequel, je le jurerais, elle est totalement elle-même.

Elle ne danse pas, ne sourit pas, n’a rien à dire. Elle n’a pas l’air fatiguée. Ni plus vieille, ni plus triste que lorsque je la croise plus tard. Elle a l’air… passée. Un film en noir et blanc, que José, son copain, se chargera de colorer quand il arrivera. Elle sort la confiture, qu’elle verse dans un petit ramequin avant de le déposer sur la table, ses gestes sont automatiques, son regard lasse me fait l’effet d’une gorgée de rhum, et je me répéte en boucle jusqu’à ce que la phrase, je l’espère, soit expulsée d’elle-même un jour à force de tournoyer en moi, que ses lèvres doivent avoir la même fraîcheur que cette confiture dégoulinant sur mes doigts. 

Elle n’est pas maquillée, elle n’est pas parfumée, elle a la peau grise, elle n’est pas drôle, elle n’essaie pas de l’être, n’a pas de conversation, ses gestes sont sans affèterie, nus, secs, je me sens de plus en plus plus proche d’elle, jusqu’à ce que le claquement de la porte annonce l’arrivée de José. Tape sur l’épaule, bousculade. Il m’ébouriffe les cheveux, « Ah, toi », qu’il rigole tout simplement, puis il va s’asseoir en glissant une main sur les fesses d’Andréa qui finit par sourire aussi.

12 avr. 2012

Dans la rue... Saint Vallier, Montréal




Sur le pallier, comme tous les soirs à partir de huit heures, le vieux du troisième étage, aile gauche, a descendu et déplié devant ma porte un campement de fortune, composé principalement de matériel électronique et de deux caisses de plastique qu'on a tous un jour utilisées en guise de bibliothèque d'appoint ou de panier à vélo, mais servent ici de bureau. Le petit écran de son netbook projette la diffusion en direct, enrouée par les faiblesses du wifi et le nombre d’internautes connectés, des dernières manifestations.

«Ca va mal», dit-il.
Je lui souris.

Une fois, il m'a raconté son histoire d’amour avec une fille qu’il avait rencontrée au secondaire. Elle avait une bouche grande comme la mienne, m’avait-il dit, qui traversait son visage d'une oreille à l'autre. C'était l'amour de sa vie.

Moi, j'ai jamais appelé personne l'amour de ma vie, et je me méfie des mots. Qu'on parle d'amour ou de politique. Le dernier mec avec qui j'ai baisé, il ne m'attirait pas du tout. J'ai baisé avec lui parce qu'il m’a tellement répété qu’il avait envie de me dévorer qu'il m'a fini par me convaincre que j'étais un gros sandwich, et j'ai pas eu d'autre choix que de l'être jusqu'au bout.

En ce moment, de toute façon, le vieux ne me parle que de la grève étudiante. Il occupe la parole comme d’autres prennent la rue, et commente en direct les commentaires que les internautes font en direct de la diffusion en direct des événements. Il dit que le printemps érable aura marqué les générations futures, il énumère le nom des intellectuels qu’évoquera la jeunesse de demain lorsqu’elle parlera de nous. Il se gave d'une indignation qui finira bien par le pousser dans la rue ou l'étouffer. Il me demande :

- Et ton carré rouge?

Je ne lui dis pas.
Qu'avant de quitter mon appartement, j'ai mis du rouge sur mes lèvres et ces quelques mots sur la vitre.



1 avr. 2012

Dans la rue... Chateaubriand, Montréal

5 mars 2012








Postée là sur le lit, le regard planté dans la nuque dégagée de Carlos trop concentré sur son travail pour m’accorder la moindre attention, je ne sais pas, je l’avoue, je pense à des trucs pas catholiques. Il me baragouine des théories politiques ; moi, j’ai discrètement dégrafé mon soutif et roulé ma culotte jusqu'à terre. Je fais « ah, hein, hein, hein, hein » pour remplir les silences. Descends la bretelle de ma robe pendant qu’il me récite les mots de Marx, encore une fois, il se trompe en s’appuyant sur des monuments de la pensée au lieu de s’ouvrir à la vie, l’autre bretelle, la robe glisse, je me retiens pour ne pas rire en imaginant sa tronche quand il lèvera la tête, et mon cœur se rompt lorsqu’il la lève, s’étouffe dans les derniers mots de sa phrase en écarquillant les yeux sur moi, nue, sur son lit.

Un ange passe, comme dirait l’autre, avant que le visage de Carlos reprenne quelques couleurs et qu’il ait l’air d’imprimer ce qui va arriver. Pauvre Carlos. Il se précipite sur moi en se prenant les pieds dans son jeans qu’il essaie d’enlever en marchant. J’entends crrraaaccc, une ribambelle de perles tombe sur le parquet, le con a accroché son slip dans une maille de son bracelet et a tout arraché. Je rigole. Il rougit. Ah, le T-shirt encore, vas-y que j’arrache une manche, quel combat!, quelle furie!, je me demande s’il faut que je me lève, non, il arrive jusqu’au lit, ouf, je m’allonge et fonds sous sa peau brûlante qui recouvre centimètre après centimètre la mienne. Il a une peau douce et mate, un corps nerveux, mais ce qui me touche le plus, c’est le martèlement de son cœur sur ma poitrine. J'entortille mes doigts dans ses boucles brunes tandis que, d’un brusque coup de rein, le salaud me bourre. Ce n’est pas très élégant, mais je ne lui dis rien, pour la tendresse, on y repassera. J’essaie de ne pas remuer d’un millimètre le bassin pour ne pas le tuer, quand un bruit dans l'autre pièce me fait ouvrir les yeux au moment où… « haaannn »… il croise les miens, jamais saisi tant d’effroi dans un regard, et s’écroule sur moi, trempé de la sueur d’un effort qu’il n’a pas fourni.

Il essaie de me lancer sur la question de mon plaisir, que j’élude d’un sourire. Ce n’était pas au programme, pas ce plaisir là en tout cas, mais c’est un peu trop compliqué à expliquer. Bien sûr, j’aurai préféré que Carlos dure le temps de l’éblouir, le retourner comme une crêpe pour lui montrer de quoi j’étais capable, perchée sur lui en lui infligeant un rythme un peu plus soutenu, mais je sais reconnaître les moments privilégiés. Je lui caresse tendrement le dos pendant que son corps s’alourdit, les battements de son cœur ralentissent, un soupir, et « rrrrrronnnn », il me ronfle une fanfare dans les tympans. Ben mon cochon !

30 mars 2012

Chemin... du chemin de fer, Montréal

18 janvier 2012




La première fois que je l’ai vu, c’était au début de l’hiver, une journée froide et recouverte d’une épaisse couche de verglas. Les gens s’arrimaient aux réverbères, abribus et poignées de porte sans plus d’espoir d'arriver à destination. Moi, j’avais de la chance, mon atelier était en bas de la rue, j’avais qu’à prendre de l’élan, puis me laisser glisser, ça se passait bien, quand, foutrebleu!, j’avais buté sur lui. 

15 mars 2012

Dans la rue... Richelieu, Paris

10 novembre 2011





Si on vivait assez longtemps on ne saurait plus où aller pour se recommencer un bonheur. 
LF Céline

Les fanes du ventilateur ne soulèvent plus la poussière, ni désirs ni fantômes ni peurs. Le temps ne défile pas. Il n’y a pas d’attente. Les heures aussi se sont écroulées. Ce qui lui reste : un casque autour de la tête rempli d’un gaz brumeux. Une tristesse aussi lourde que les confessions sales dont les autres nous décorent parfois en nous demandant de ne le dire à personne. Et des phrases qui passent comme des vagues noires, huileuses. Une succession de gigantesques marées qui n’en finissent pas de la submerger.

Son médecin – un acupuncteur dont le nom, asiatique, sonne comme un label d’authenticité assurant une connaissance intuitive de l’énergie du Qi – appelle ça la phase de concession. Et c’est vrai, même si elle n’entend pas ce mot, «concession», de la bonne façon, bonne au sens où tous les maîtres qui parlent dans les livres qu’elle accumule en pile à la tête de son lit définissent ce qu’est une bonne pensée, c’est-à-dire une pensée qui n’agresse pas, ne culpabilise pas, ne recouvre pas le monde de gris, n’est pas misanthrope, célèbre les expériences heureuses, parce qu’elles font du bien, les douloureuses parce qu’elles apprennent à vivre.

C’est vrai qu’elle est en phase de concession, oui, elle se dédit.

Il lui parle aussi de vent faible dans ses organes. Elle imagine des éoliennes statiques dans ses poumons, dans son cœur, dans son foie, dans sa rate, dans ses reins. Des éoliennes un peu rouillées par l’embrun, qui redémarrent quand-même chaque fois que l’acupuncteur réenclenche son souffle interne. Alors elle sent, que peut-être, dans le bruit sourd de la mécanique en branle, qui la fait tousser comme un reste de grippe, elle pourrait continuer, « planter un autre avorton de bonheur, parce que, quand-même, se dire qu’on serait venu là pour rien du tout. »

Mais les livres à terre sont faits pour les ratés, les malchanceux, qui n’arrivent pas à suivre le programme d’une vie à deux, et tiennent grâce à des paroles en l’air. Les pales du ventilateur ne remuent rien, les éoliennes sont en grève. Elle pense à tous ces gens connus juste en surface, ces choses dérisoires, éphémères, ces lieux qui ne réveillent plus rien qu’un sentiment d’étrangeté, elle se dit qu’elle n’a peut-être plus la force, pour aller plus loin, elle, toute seule. Juste pour du vent.