6 févr. 2012

Dans... une ruelle sans nom, Montréal

20 juin 2011




Combien d’invités sont-ils nécessaires pour justifier l’ouverture d’une seconde bouteille?

11 janv. 2012

Dans la... rue des Falaises, Binic

6 novembre 2011




Éloïse ferme les yeux. Elle attend que la marée monte. Lorsque l’eau atteindra ses pieds, il sera temps d’aller le rejoindre. Elle lui dira qu’elle a pris sa décision.

20 déc. 2011

Dans la rue... Jean-Baptiste Dumay, Paris

17 novembre 2011

Surveiller. Veiller trop, avec excès, et avec autorité. Dans les journaux, sur les forums. Puis, sur place, auprès des journalistes, des employés d'hôtel. Surveiller le visage d'un autre fan, à l'affut d'une expression qui révèle la potentialité d'une rencontre avec la star. Suivre celui qui, soudainement, devient serein, en retrait déjà, sourit maladroitement, essayant de garder la nouvelle pour lui en s'extrayant de la masse, reculant doucement, et bondissant dans sa voiture, oui, pour être le premier sur les lieux, mais pas le seul, parce que ça n'aurait plus d'intérêt, et que nous fonctionnons comme les rouages d'une grosse machine ; interdépendants. Le quotidien consistait à veiller et attendre, puis bondir, juste au bon moment, dans cette vie qui seule en valait la peine, et elle seule existait.

L'espoir de... le voir chanter... être du bon côté, dans la bonne rue, la bonne voiture pour l'intercepter avant qu'il arrive dans le bon hôtel... l'apercevoir derrière la fenêtre de l'hôtel, derrière la vitre de sa voiture quittant l'hôtel au matin... l'entendre prononcer notre nom après des heures, compressés, furieux de défendre notre place, trempés, dans la file d'attente d'une séance de signatures... de l'entendre pour de vrai, avec sa vraie voix, celle qu'il n'avait peut-être révélée qu'à un amour de jeunesse, depuis longtemps parti, lassé des exubérances, incohérences, caprices, infirmités de la star - mais s'en rappelait-il encore, lui, de cette voix? L'entendre et le toucher, effleurer un bout de sa manche, s'approcher toujours plus prêt, entrer chez lui, essayer ses costumes, pouvoir l'appeler, n'en révéler que des bribes aux autres, rester un élément de la machine.

Demeurer dans ses coulisses. Devenir ses coulisses, s'y fondre. Tout savoir, tout compiler, gérer les assauts des pulsions, retenir, défendre, le rassurer contre les voix qui tonnent, la presse people, le père, les anciens amis, filtrer ses souvenirs pour qu'il n'en prenne pas plus qu'il n'en supporte, avoir l'impression que c'est un peu de nous qu'ils parlent quand ils parlent de lui. Et puis mourir avec lui.

Ce jour-là, tout le monde avant moi avait lu les journaux. On m'a appelé. On est venu sonner à ma porte. On voulait des entrevues pour la presse people. Ils disaient qu'il était malade. Ils disaient qu'il était malade. Ils disaient qu'il était malade. Puis ils n'ont plus dit ça.

J'ai bondi dans ma voiture; j'ai espéré avoir pris la bonne décision, la bonne direction, la bonne route. Devant le cimetière de Forrest Lawn, à Los Angeles, les autres m'attendaient. Les médias entassés autour de nous étaient secs d'infos comme le désert qui commençait presque à nos pas... Pendant la cérémonie d'adieu, au Stapple Center, à quelques mètres d'une famille contre laquelle on l'avait protégé, d'amis infidèles, on s'est sentis presque apaisés, parce qu'à nouveau convaincus de faire partie du rouage de cette grande machine qu'on prenait pour une famille. Puis ils sont montés sur la scène, et nous nous sommes répandus sur le sol en faisant le bruit triste et long, très long, de centaines de petites billes de plomb qui tombent et roulent de manière hérétique.

30 nov. 2011

Dans la rue... Jean-Baptiste Dumay, Paris

18 Novembre 2011









Bonjour Walter!

Il est deux heures du matin et je me suis installée à mon bureau pour t'écrire une lettre. Tu vas me dire que tu n'as même pas encore répondu à la précédente, mais j'ai fait un rêve très très étrange cette nuit, et tu sais comme j'aime les rêves, je trouve qu'ils sont comme des petites clés qu'il faut manipuler avec la plus grande délicatesse quand on se réveille parce qu'elles deviennent toutes molles et peuvent changer de forme et alors elles ne servent plus à rien, enfin bref. Ce rêve là, il était complètement différent - et je n'ai pas réussi à me rendormir après. 

Alors je me suis mise à penser à toi. Et c'était presque aussi étrange que mon rêve tu sais, je me disais que je me considérais un peu comme ta femme, même si tu en as déjà une - tu trouves ça débile, non? - et que la façon dont je pensais à toi à chaque fois que je t'écrivais ça ressemblait à la façon dont j'imaginais qu'on devait penser à son mari quand on lui écrit. Il ne m'en fallait pas plus, comme tu peux te l'imaginer, pour que je me demande si c'était possible d'être mariés plusieurs fois, à plusieurs hommes en même temps. Mais comprends-moi bien. Je ne te parle pas du tout de polygamie, non, non, non. Je ne suis pas en train d'imaginer qu'on puisse vraiment être mariés toi et moi, et encore moins vivre avec ta femme. Je pensais à quelque chose...  Bon, je m'explique. Par exemple, tu ne t'es jamais dit que, dans une autre dimension que celle dans laquelle je t'écris cette lettre, nous étions peut-être mariés, et avions même des enfants? Tu n'as jamais pensé au prénom de nos enfants? Dans quelle classe ils allaient faire leur rentrée cette année, et s'ils s'en sortaient bien? 

Tu sais ce que je pense? Quand j'écoute les gens qui m'entourent, j'ai l'impression qu'ils se persuadent que l'existence doit être complètement logique. Alors ils font comme si tout ce qu'ils avaient à l'intérieur coïncidait avec la logique extérieure. Et y a pas cinquante mille façons de le faire. Ils coupent. Ils coupent tout ce qui dépasse, Walter, tout ce qui ne rentre pas dans la logique de leur existence. Et ils deviennent possessifs et jaloux parce qu'ils ont très peur. Alors que ça ne peut pas mener sur d'autres chemins que celui de l'adultère ou la petite mort physique. Je ne sais pas si je suis claire, mais il est tard à présent et je voudrais avoir encore le temps de dormir quelques heures. 

Ah oui. Mon rêve. Je devais aller acheter des chaussettes dépareillées parce que je n'en avais plus. 

Je t'embrasse Walter, 

À bientôt.

* Lettre inspirée de l'auteur Haruki Murakami

6 nov. 2011

Dans la rue... Hutchison, Montréal

28 août 2011





Troubles de la vision

Il n'est pas nécessaire d'aller jusqu'à la prosopagnosie pour ne pas reconnaître les traits, les saillies, les teintes qui forment cet ensemble qu'il est coutume d'appeler visage. Ils se relayent si vite parfois, d'une semaine à l'autre, comme des lanternes en file indienne qui attendent leur tour pour maintenir le lieu habité  en lieu de vie.

Les visages qui défilent, et partent en laissant une allumette sur la table pour qu'on gratte les dépôts et les souvenirs consumés de leur passage. Une chanson qu'on bougonne avec humeur au saut du lit parce qu'elle avait pris la bonne habitude d'être reprise en écho depuis une autre pièce, et bute sur un silence. Un parfum protéiforme, amalgame de l'odeur incrustée de ceux qui sont passés par là, les fragrances organiques sur une écharpe oubliée, et l'odeur du tabac qui aime traînasser dans les pièces malgré le soin qu'il prenait à toujours fumer dehors - et s'est déposé aussi dans les cheveux qu'il encordait sous ses doigts en noeuds pleins de promesses qu'on sera bien incapables de tenir mais n'oubliera pas.

Un récipient de plastique sur la table du salon dans lequel on aura laissé les pièces inutiles, embarrassantes, parce que trop légères pour en faire des rouleaux dans lesquels on rassemble ses dernières forces et espoirs avant de les mettre en paquets de 10 dans ses poches. Un mot sur la table qu'on a pesé longuement pour qu'il ne soit pas le dernier, et n'a pas trouvé place dans ces poches. Des petites manies, si petites qu'on pourrait ne pas les remarquer, mais brodent elles-aussi une présence en creux.

Il n'est pas nécessaire d'aller jusqu'à la prosopagnosie pour confondre les visages et les identités, ne plus distinguer le sien de celui des autres, prendre une lanterne pour une étoile. Alors peut-on imaginer - voire représenter - la confusion d'un décor où l'incertitude dans laquelle nous plonge la prosopagnosie côtoierait les déformations qu'une vieille hypermétropie inflige en écrasant la trois dimension sur une surface plane?

28 oct. 2011

dans la rue... St-André, Montreal

13 août 2011



"Hier soir, j'ai rencontré Éric, mon ex."
Je relis la dernière phrase notée la veille sur mon carnet, le jette sur le lit, tire une lanière de cuir pour faire apparaître — oh magie! — un sac à main de sous une montagne de vêtements, enfile une chaussure — merde mes dents —, sautille sur un pied jusqu'à la salle de bains, retrouve ma seconde chaussure, remets tout dans le bon ordre, claque la porte et dévale la rue, la veste ouverte pour m’en servir de parachute en cas d’atterrissage forcé.

Hier soir, j'ai rencontré Éric, mon ex, et il ne m'est pas tombé dessus comme le christ sur le pauvre monde, cette fois, non, ils courraient vers moi, lui et son chien, et j'ai cru reconnaître Éric, de la même façon que je me disais, à l'époque où nous étions ensemble, que ce mec qui venait s'assoir à ma table dans le bar où nous avions rendez-vous, ça se pouvait très bien que ce soit Éric. Heureusement, le doute s'est plus vite dissipé cette fois. À l'époque, c'était comme si j'avais toujours besoin d'un prélude pour reconnaître son visage. Ou peut-être qu'il arrivait toujours aux rendez-vous avec le visage de quelqu'un d'autre.

Hier, j'ai dit "Bonjour Eric". "Ah", il a bondi et m'a regardée comme si j'étais quelqu'un de familier qu'il arrivait pas à replacer. Il sortait d'un lancement, et s'est entêté à me dresser une liste qui n'en finissait pas. La poitrine de poulet de la rotisserie Romados, le dernier Wim Wenders, les sushis deux-saumons... Je comprenais pas où il voulait en venir, mais je me sentais bien, pas du tout étrangère, au contraire, sous cette liste, je sentais qu'il y avait tout un monde qu'on partageait, et puis c'était un peu son flanc que je flattais pendant que je tapotais le flanc de son chien.

Un jour, il y a de ça quelques vies, je lui avais dit de prendre garde parce que je commençais à m'attacher à lui, et il m'avait répondu que c'était comme s'attacher au vieux chien moche qu'on finit par aimer à force de l'avoir dans les pattes. Je crois que j'étais tombée amoureuse de lui à cause de cette phrase.

Hier soir, sur le trottoir, moi, Chakpa, c'était impossible de lui avouer, mais je me suis scindée en deux dans une expérience totalement paranormale où j'étais bel et bien là, sous la pluie, à écouter Éric, mon ex, délirer sur la variété des plaisirs, et au même moment, dans un monde parrallèle dans lequel on était deux chiens affalés devant un feu de cheminée, épuisés d'une bonne ballade dans la neige, faisant sécher nos vieux poils, museau au sol, l'air gavé, pendant qu'une main nous grattait amoureusement l'échine.

8 oct. 2011

dans la rue... Boucher, Montreal


24 mai 2011






D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle a toujours eu peur la nuit. Peur des formes indéfinies dans sa chambre. Peur des ronflements des voisins qu’elle prend pour des monstres en colère. Ses nuits sont un théâtre baroque qui rejoue, depuis l’enfance, la même scène. Seuls les personnages changent. Les premiers rêves dont elle se souvient sont peuplés d’animaux. Le plus fréquent : celui des ours qui tentent de glisser leur patte sous la porte de sa chambre. Elle préférerait des visages déformés, des fous qui la poursuivent, des couteaux, des rêves sans queue ni tête qu’on ne parvient pas à raconter une fois qu’on en sort. Mais elle rêve de scènes qui ne font peur qu’à elle.

Quelques années plus tard, ses tyrans prennent la forme nouvelle de têtes de bêtes suspendues à des cordes à linge devant la fenêtre de sa chambre. Matty étouffe des larmes d’angoisse pour ne pas réveiller sa mère.  Quand la nuit ne veut pas passer, elle laisse ses geignements s’amplifier jusqu’à ce qu’enfin les ronflements s’éteignent et qu’elle aperçoive une lumière qui s’éveille au fond du couloir. Vient alors l’épreuve de l’explication. Matty ne peut pas parler de son rêve qui menace quelque chose en elle qu’elle ne comprend pas. Elle invoque les yeux du monstre dans les ombres du rideau, l’animal qui frappe, frappe, frappe à son carreau. Sa mère secoue le store pour lui faire prendre une nouvelle forme que la noirceur rendra à nouveau menaçante, décroche la peluche suspendue à la fenêtre. Mais voyons Matty, pourquoi n’allumes-tu pas ta lumière au lieu de me réveiller? Soupire. Voilà. Essaie de dormir maintenant. Les rêves sont des rêves. Dans les yeux de sa mère, Matty lit qu’elle n’a plus l’âge des monstres.

Au cœur de l’adolescence, la peur de Matty prend les traits d’un pantin de bois qui fait tournoyer sa canne et fredonne une petite chanson qui dit qu’il la connait, je te connais, je te connais, je te connais. Quelques années plus tard, ce sera un homme allongé qui lui sourira cruellement sans ciller du regard pour la punir d’êtrevisible. Des histoires aussi courtes qu’une phrase qu’elle prononce encore moite de l’angoisse qu’elle provoque. Comme si la phrase en elle-même pouvait la menacer d’effritement. Alors qu’il n’y a rien là, un homme qui la regarde…

De ces nuits, elle garde jusqu’aux sensations tactiles et se demande sans cesse pourquoi le cerveau est ainsi fait. De laisser si peu de place à l’imaginaire la journée, de prendre un arbre pour un arbre, de commander le pied droit après le gauche, le gauche après le droit. Et puis, la nuit, de nous faire courir après des chapeaux, de nous faire jouer avec des nains, de nous empêcher de crier quand on a peur. De nous faire expérimenter la nuit ce qu’on appellerait hallucinations psychotiques si elles se produisaient à l’état d’éveil.