22 janv. 2013

Dans la rue... Van Horne, Montréal

13 janvier 2013
[And when you asked me what’s my biggest fear / That things would always remain so unclear  / That one day I’d wake up all alone]

Faut dire qu’on avait pas mal bu, du vin cheap d’abord, et une ribambelle de verres d’El Dorado, un rhum qu’on trouve presque uniquement dans ma cuisine et sur les étagères du Snack & Blues, Mile End Inc. Jeanne était triste parce que rien ne changeait jamais, et moi j’aurai voulu que ça ne change pas trop vite, mais n’osais pas lui dire parce que c’était pas très taoïste comme attitude. En tout cas, en sortant du Snack & Blues, on parlait, on parlait, collées l’une contre l’autre, parce que Jeanne avait sorti son ipod et partageait ses oreillettes avec moi, et il faisait froid aussi, et on a décidé qu'on allait créer un nouveau collectif féministe, parce qu’on y croyait soudainement, à un féminisme qui ait encore une raison d’être, et elle cherchait un nom pour notre collectif - elle en proposait des vraiment bons -, et j'imaginais déjà la salle qui nous servirait de lieu de rencontre, d'exposition, de dortoir, de beuverie, et je voyais les murs se remplir d'oeuvres, et comme on pourrait les coller les unes aux autres sans aucune considération pour le cube blanc, et je ne sais pas laquelle de nous deux en a eu l’idée, ou si c’est juste par hasard, mais on s’est retrouvées devant chez lui. Pas devant, genre devant sa porte, mais devant chez lui quand-même. Il était avec une fille et j’ai dit à Jeanne qu’il se tapait Nefertiti, à cause de la forme que la lumière donnait à la tête de la fille, et c’était nul, mais ça nous a fait glousser pas mal de temps, et Jeanne se tapait sur les cuisses, pour dire comme elle aimait la blague, on en a même échappé les oreillettes. Et puis, ça l’a fait chavirer, littéralement, elle a basculé dans la neige, et je riais tellement que je me suis pissé dessus, et elle a attrapé le réverbère pour se relever, a rangé son rire dans sa poche en me tendant l'oreillette comme si de rien n’était. Dans son ipod, y avait une fille qui chantait que sa plus grande peur, c’était pas du tout de se réveiller un jour toute seule dans une grande maison vide, non, non, mais que la nature de ses désirs, et ce qui est vraiment important pour elle reste toujours tellement vague, qu’elle se réveille toute seule dans une maison pleine, dans un rêve qu'est pas le sien… with a big family and emptiness deep in my bones. That I would be so blinded, turn a deaf ear. And that my fake laugh would suddenly sound sincere.

Derrière la fenêtre de son ex, on voyait des ombres qui s'enlaçaient, sûrement des gestes fermes et sûrs, même si pour nous, les contours commençaient à être vraiment flous.

Kané by FAUVE on Grooveshark

9 janv. 2013

Dans la rue...des pyrénées, Castet


27 novembre 2011


Elle a bien vu qu’il faisait des œillades à la fille d'en face!  C’est tout lui, d’avoir absolument voulu venir pour se défiler une fois sur place, les yeux mielleux qu’il envoie à toutes sauf à elle qu’il n’ose regarder que de biais.

Elle, assise comme ça, les mains coincées entre ses cuisses dès qu’elle lâche son calepin, pour qu’elles ne partent pas raconter des histoires dans les airs, le dos rigide et mal assuré, elle ressemble à sa mère. C’est vrai qu’elle lui ressemble, se dit-elle, une grande marionnette raidie par des années d’embarras. Elle pince les lèvres à cette idée et frissonne en revoyant sa mère faire le même geste.

Elle sait qu’à l’extérieur elle devient un truc lisse et sans pli, poli, un truc figé par la peur. À l’intérieur pourtant, ça bouillonne, ça vit, marasme d’envies et de hontes dont elle se méfie comme d’une parole en trop. Alors elle ferme la bouche pour être sure de ne rien échapper, les souvenirs en vrac, les mensonges, les coups bas, l’attente d’une vie meilleure toujours trahie, les rages qui n'osent pas éclater, et l'amertume.

J’aimerais bien être une autre, troquer ma place contre la fille d’en face que tu dévores des yeux… C’est comme ça qu’elle a commencé la lettre qu’elle griffonne sur son petit cahier aux coins racornis… redevenir l’étrangère que tu dévorais des yeux avant qu’on se mette à tout partager. Elle ne croit pas au partage, à la so-li-da-ri-té des corps amoureux, elle décompose le mot dans sa tête pour le rendre cocasse. Au final on est tout seul avec son corps qui déraille, et sa douleur. Alors pourquoi faire semblant? Tu voudrais me comprendre — quand elle entend ce mot, elle pense toujours « me prendre pour un con », mais ça, elle ne l’écrit pas sur la lettre — et moi je voudrais que tu me regardes autrement, comme tu regardes cette fille avec laquelle tu ne partages rien.

Tu n’aurais pas dû venir…, gratte-t-elle en hâte quand elle entend son nom, avant de glisser sa lettre toute raturée dans son sac. Plus tard, dans la voiture, ils en parleront. Elle sourira en sortant du cabinet. « Y a rien », lui tombera-t-elle dans les bras, « y a rien », qu’elle rêve de pouvoir lui dire. Tous ces aveux sur son corps et sur l’hypocrisie des rapports humains pourront rester dans l’ombre de son carnet, trouble-fêtes désormais inutiles. Et le regard qu’il glissera sur son corps ce soir sera net de tout ce qu’elle était sur le point de lui confier.

27 déc. 2012

Dans la rue... St-Zotique, Montréal

29 octobre 2012


« Il a essayé d’aimer ». C’est l’épitaphe que l’abbé Pierre aurait voulu qu’on grave sur sa tombe. C’était dans le reportage qu'elles ont vu l’autre dimanche. « Tu crois qu’ils vont respecter ses dernières volontés? », chuchote sa mère.

Elle n'a gardé, de la Pologne de sa mère, que des cheveux très noirs, de vagues souvenirs d’enfance, et des histoires d’exodes qu’on pourrait croire sortis tout droit de livres de contes, mais qui sont vrais. C’est dans cet entre-deux que s’est toujours rangée cette enfant d’immigrés, entre deux langues, entre deux continents, entre une culture qu’elle ne connaît qu’en récit, et une autre qui l’encercle sans vraiment l’inclure.

Elle pousse sa mère jusqu’à la première rangée de sièges en décochant un bref coup d’œil à un homme en costume prêt à repartir. Parfois, elle se demande ce que les autres se murmurent dans cette salle, s’ils parlent comme on allume un téléviseur, pour passer le temps. Ou si la pièce a la charge spirituelle des salles de prière de son enfance, et si l’on se confesse à hauteur d’homme dans ce pays, au lieu de s’adresser à Dieu. Elle se tourne vers sa mère, monument vivant de toutes les traditions et valeurs de son peuple, qui exhale un soupire et revient pour la énième fois de la journée sur son abbé. Elle n’en démord pas, depuis ce reportage, même la disparition de leur pape ne l’a pas autant préoccupée. 

Elle, au contraire, la mort du pape, à l'époque, elle l’avait reçu comme une blague, une sacrée blague, glousse-t-elle en faisant un discret signe de croix, que Dieu avait voulu jouer à tous les fanatiques en faisant mourir le pape un premier avril. Les cardinaux dénués de tout sens de l’humour avaient d’ailleurs tronqué ce message divin en attendant le deux pour annoncer la triste nouvelle. Ils n’avaient pas compris que la religion aussi devait être légère et par leur faute un homme de plus était mort pour rien.

Elle l’avoue, elle n’a pas la ferveur de ses aïeuls, mais elle y croit, oui, elle croit en dieu. Du moins s’efforce-t-elle d’y croire comme il se doit. Alors, depuis dimanche, elle aussi est troublée, non pas de cette mort, mais de ce que cet homme généreux aurait révélé au soir de sa vie, déclarant qu’il attendait la mort comme « une impatience », c’est ce qu’elle a lu dans les journaux. « La mort, c’est la sortie de l’ombre. J’en ai envie. Toute ma vie, j’ai souhaité mourir ». Elle aimerait demander à sa mère ce que ces mots signifient. Car, pour elle, c’est une brèche qui se creuse dans sa vision du monde, l’aveu in extremis et déguisé du désespoir spirituel d’un homme qui a pourtant sacrifié sa vie entière à l’amour des autres. Au fond, se demande-t-elle, et cette question lui fait mal, ne faut-il pas avoir totalement cessé de croire pour devenir vraiment bon? 

14 déc. 2012

Dans la rue Marie-Anne... Montréal

2 mai 2012
Come On! by The Hives on Grooveshark
Liste des choses qui ne valent pas la peine d'être faites 
Assembler les chaussettes sales par paires
Lire les livres dont tout le monde est en train de parler
Faire sa pâte feuilletée
Taper son nom sur Google
Offrir une cravate
Essuyer la vaisselle en train de sécher
Faire des listes de choses faites
Donner une troisième chance
Avoir peur de mourir
N'entrer que la moitié de la voiture dans le garage
Émincer en fines tranches régulières les légumes d'un velouté
Éviter les conflits
Laisser la lumière allumée en prévision d'un retour nocturne

25 nov. 2012

Dans la rue... Laurier, Montréal

2 mai 2012

«Aimer c'est souffrir. Pour éviter de souffrir, on doit ne pas aimer, mais alors on souffre de ne pas aimer. C'est pourquoi, aimer c'est souffrir, ne pas aimer c'est souffrir et souffrir c'est souffrir. Être heureux c'est aimer, être heureux c'est donc souffrir mais souffrir rend malheureux. En conséquence, pour être malheureux, on doit aimer, aimer souffrir et souffrir d'être trop heureux.» Woody Allen

Je collectionne les maximes qui commencent par Vivre c’est…, Aimer c’est…, Mourir c’est… Celle-là, notée à la page 24 de mon carnet, a fait l’objet de toute mon affection durant des semaines.

Je les récolte partout : dans les livres, au beau milieu d'un film, assise à la terrasse d’un café ou titubante à la sortie d'un bar, je sors mon carnet de ma poche pour noter, immédiatement, une pensée qui résume en quelques mots des concepts auxquels d'autres ont consacré une vie. C’est une occupation vulgaire, je sais, mais j’adore ma collection.

Je ne raffole pas des accessibles, des galvaudés, tellement connus que la pub s'en saisit. Partir, c’est mourir un peu. La vie, c’est mourir aussi. Vivre c’est choisir. La blague! L'ennui! Je leur préfère de loin les incongrus. La vie, c’est comme une dent, de Boris Vian. Les structurellement incorrects. Pour moi, vivre, c'est Christ, de l'apôtre Paul. Les misogynes. Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes, de Balzac dans Eugènie Grandet. Et puis les simples, d’une simplicité indécente, comme celui-ci, La vie c’est la vie et l’art c’est l’art, ou même mieux, allons-y, La vie c’est la vie, qu’on voudrait chantonner dans une robe à froufrous en dansant dans les ruelles de Montmartre. 

24 nov. 2012

Dans la rue... St-Dominique, Montréal

27 septembre 2012


Dans la bibliothèque, les livres sont rangés par éditeur (Gallimard, Quartanier, Minuit, Flammarion, Seuil, Heliotrope), collections (Blanche, Essais, Poche, Imaginaires), couleur, taille et ordre alphabétique des auteurs. C'est propre, et net.

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Autour, il cherche tant bien que mal la place juste pour chaque bricole inutile qu'impose la vie collective. Si bien que le salon prend de plus en plus des airs d'installation, à force d'assembler les objets par taille, couleur, thème.

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Depuis tout à l'heure, il essaie de se concentrer sur La Nausée de Sartre, mais bute sur les traces que d'autres lecteurs ont laissées au crayon de papier sur les pages du bouquin.

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«Je sais que je ne rencontrerais plus jamais rien ni personne qui m'inspire de la passion. Tu sais, pour se mettre à aimer quelqu'un, c'est une entreprise. Il faut avoir une énergie, une générosité, un aveuglement... Il y a même un moment, tout au début, où il faut sauter par-dessus un précipice ; si on réfléchit, on ne le fait pas.»

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Alors il repose le livre ouvert à l'envers sur ses cuisses.

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Le geste qu'elle a posé tout à l'heure au restaurant, et répété, comme une bravade, jusqu'à ce que le bol soit vide. De plonger sa main délicate dans la sauce au vin blanc pour attraper une moule juteuse que sa langue, chaque fois, a adroitement débusquée à peine le coquillage touchait ses lèvres.

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«Ça insiste», dit Sartre. Il parle de la mauvaise foi, certes, mais la laideur de certains gestes, «ça insiste» aussi, jusqu'à éclabousser tous les autres qu'on avait jusque là jugés parfaits. Sartre manifestait une horreur fascinée pour les corps.

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Il a eu tord de croire que la perfection des moments partagés pourrait servir de liant autour d’un amour enfin inconditionnel. Puisqu'il suffit d’un geste, déplaisant, inattendu, mesquin ou ridicule, pour que tous les autres souvenirs soient avalés, immédiatement, entassés dans quelque chose qui se refusera désormais à toute consultation ultérieure.

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Dans son salon, il n'y a pas de télé. Il n'y a pas de plantes. Quand il lit, il écoute des musiques qu'il comprend si parfaitement qu'il pourrait les traduire en équations, alors qu'au fond, tout ce qu'il voudrait, c'est être encore capable d'être ému par une chanson populaire.

30 oct. 2012

Dans la rue... Chateaubriand, Montréal

14 mai 2012

Elle est derrière la vitre, vêtue de mes habits. Le chapeau qu'on m’a offert pour Noël et que je ne mets jamais, mais chéris aussi fort que les autres, est là aussi. Ce que cette mascarade signifie? Il y a des scènes d’une vie qui pourrait bien être la mienne, je ne sais pas trop, je ne me regarde pas vivre, en tout cas pas toujours.

Pendant la dernière heure, elle n'a cessé de faire des allers-retours dans la pièce pendant que l'autre me surveillait caché derrière le rideau opaque de la porte d'entrée. Elle prend un livre, le dépose, s'assoit sur une chaise pivotante, tourne, tourne, tourne, se lève et titube, embrasse un homme-souris, danse bras dessus-bras dessous avec la femme au chapeau. Et malgré le contre-jour, j'imagine l'arrogance de son petit sourire narquois que j'aime tant.

Mais je m'en fous, des fenêtres, il y en a tant. Il me suffit de continuer mon chemin, m'arrêter devant la façade du triplex de droite, me hisser sur la pointe des pieds pour saisir à la dérobée, à travers la fenêtre du rez-de-chaussée laissée allumée, une de ces scènes qui ne me parle pas de moi, mais expose la vie des autres, dont on rêve et qui toujours se dérobe, comme si elle n’était pas vraie, qu’une projection discontinue d’un film muet monté de toutes pièces.